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Ali Agça, Bruguière et le rideau de fumée

L’auteur de l’attentat contre Jean Paul II devrait sortir de prison lundi après avoir purgé une peine pour meurtre.
Et nombre de questions posées par son itinéraire sont restées sans réponse.



Ali Agça, Bruguière et le rideau de fumée
Publié dans Bakchich Info le 15 janvier 2010

Vingt neuf ans de prison, deux tentatives d’assassinats, dont une réussie, et plus d’une centaine de mensonges. C’est ainsi que se résume l’existence d’Ali Agça, 52 ans, auteur de l’attentat contre Jean Paul II en 1981 et qui devrait être libéré le 18 janvier prochain.

Après avoir passé 19 ans en détention en Italie, il vient de s’acquitter de sa dette envers la justice turque pour le meurtre en 1979 d’Abdi Ipekci, rédacteur en chef du quotidien turc Milliyet.

Ali Agça est un tueur, membre de l’organisation terroriste turque d’extrême droite des Loups gris. Mais avant tout, il est un habile manipulateur. Depuis son interpellation au lendemain de l’attentat de la place Saint Pierre, il n’a cessé de multiplier les versions, se faisant passer tout d’abord pour un fanatique solitaire avant de désigner tour à tour le FPLP, l’Iran, puis le KGB et les services bulgares, pour finir par un diatribe contre le Vatican, lors de son extradition en Turquie en l’an 2000, alors qu’il venait d’obtenir la grâce du président italien Ciampi. Aujourd’hui, il promet encore de nouvelles révélations qu’il aurait monnayé non moins de 2 millions de dollars avec un média américain.

Une annonce qui a fait piquer une colère noire à Maurizio Gasparri, président du groupe parlementaire du parti de Berlusconi au sénat italien, qui qualifie la manœuvre de « dégénérescence médiatique ». Car les versions d’Ali Agça, distillées au gré de ses intérêts, nourries par sa fertile imagination et largement relayées par les télés et les journaux du monde entier, n’ont cessé de brouiller les pistes.

L’ancien porte-parole du Vatican en est d’ailleurs convaincu. « Ali Agça ne connaît qu’une partie de la vérité », déclarait récemment dans les médias italiens Joaquin Navarro-Valls. Une vérité que d’autres affirment connaître sans l’ombre d’un doute. Ainsi dans son ouvrage « Ce que je n’ai pas pu dire », paru en décembre dernier aux éditions Robert Laffont, l’ex juge Jean-Louis Bruguière révèle qui sont les commanditaires de l’attentat.


Selon l’ancien patron de la section anti-terroriste du TGI de Paris, c’est le GRU, le renseignement militaire soviétique, qui aurait passé commande aux services bulgares, qui auraient sous-traité l’opération aux Loups Gris. But ? Déstabiliser le KGB dirigé à l’époque par Youri Andropov. Dans ce plan machiavélique, les militaires espéraient que la mort du pape Jean Paul II provoque un soulèvement populaire en Pologne. Une occasion rêvée pour déclencher l’invasion militaire du pays, contrecarrée à l’époque par le chef du KGB, au grand dam de l’Armée rouge.

C’est un certain Ivanov, une taupe des services bulgares qui aurait relaté cette version des faits devant le juge en 1984. Un clandestin, embourbé dans une sombre affaire d’escroquerie, qui aurait « craqué » devant Bruguière, se sentant « lâché » par ses supérieurs de Sofia. Livré pour débriefing à la DGSE, Ivanov serait même devenu par la suite une sorte d’agent double, facilitant le rapprochement et l’échange d’informations entre les deux services.

Le sourire affable, l’œil rusé, Ivanov n’est pas peu fier de confirmer son rôle de go-between entre la DGSE et la KDS. Il aurait même contribué à une rencontre secrète dès 1984 à Vienne. Quant à l’attentat contre Jean Paul II, sa version est aujourd’hui toute différente et il dément avec vigueur avoir jamais impliqué les Soviétiques ou les Bulgares dans cette affaire, face aux interrogatoires insistants du juge.

D’ailleurs, Ivanov, qui tient à conserver l’anonymat, n’était plus en 1984 un inconnu pour les services français. Traduit à la fin des années 1970 devant la cour de sûreté de l’Etat, il avait déjà purgé dans les geôles françaises trois ans pour espionnage et avait été identifié par la DST comme « une planche pourrie ». Une sorte de « petit calibre » qui s’était essayé au rôle d’agent double avant de se faire serrer par le contre espionnage. En se présentant en 1984 devant le juge Bruguière, la « taupe » bulgare, était depuis longtemps grillée.

Directeur de la DST entre 1982 et 1985, Yves Bonnet confirme cette version des faits. « Je suis catégorique, je n’ai pas entendu parler de l’existence d’une taupe bulgare à cette époque en France, donc elle me paraît beaucoup plus qu’improbable. » Car une chose est certaine : toutes les investigations de contre ingérence sur le territoire national sont de la compétence de la DST. « Un juge qui a connaissance de l’existence d’une taupe se doit de délivrer une commission rogatoire à la DST. Ce qui n’a pas été le cas avec ledit Ivanov », confirme Yves Bonnet.

Une incohérence qui en rejoint d’autres dans cet épineux dossier de l’attentat contre Jean Paul II, où la France semble avoir fait preuve d’une incroyable discrétion.

Ainsi, alors que les complices d’Ali Agça, des turcs membres des Loups Gris, se retrouvent sur le territoire français après le fatidique 13 mai 1981, ils ne sont pas inquiétés et commettent non moins de onze attentats contre la communauté française arménienne, entre mars 1983 et décembre 1985, pour le compte des services secrets turcs. L’un d’entre eux, Oral Celik, est même détenu en France entre 1986 et 1993 pour trafic de stupéfiants, sous la fausse identité d’Ates Bedri.

Identifié par le juge italien Rosario Priore dès 1990, il ne sera extradé qu’en décembre 1993, après avoir été interrogé…par le juge Bruguière, qui affirme qu’il n’a « rien révélé d’essentiel ». Tel n’est pas l’avis de son homologue italien, qui tempête contre le peu de collaboration de la part des autorités françaises, alors qu’Oral Celik, alias Ates Bedri, déclare devant lui avoir été en contact avec des représentants des services secrets français, dont un certain Philippe Laval, qui l’aurait aidé à obtenir ses faux papiers, ainsi que le statut de réfugié kurde.

Depuis, Oral Celik a rejoint son pays de naissance, a ouvert une entreprise de négoce avec le Kazakhstan, a publié ses mémoires et soutient que les Soviétiques et les Bulgares, n’ont rien à voir avec le sujet, mais que d’autres services occidentaux s’en sont mêlés, pour fabriquer la fameuse « filière bulgare ». Quant à Ivanov, ça va bien, merci. Il s’est refait une santé, dirige sans encombre une entreprise en France et espère oublier pour de bon « ce mauvais épisode de sa vie ». Reste le mystère des commanditaires. « Si les soviétiques avaient commandité l’attentat, le pape serait mort et Ali Agça aurait été liquidé », affirme Yves Bonnet.

Pour lui, comme pour bien d’autres observateurs avertis, le fait qu’il soit encore vivant « prouve qu’il bénéficie de certaines protections », que l’ancien préfet préfère ne pas évoquer.


Roumiana Ougartchinska est l’auteur de « La vérité sur l’attentat contre Jean Paul II », éd. Presses de la Renaissance, 2007
Ali Agça, Bruguière et le rideau de fumée
Vendredi 15 Janvier 2010
Roumiana Ougartchinska


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