RESEAU D'INFORMATION EST-OUEST


BALKANS BAKCHICH



Loutchansky et Clinton lors du dîner de soutien électoral
Loutchansky et Clinton lors du dîner de soutien électoral
« Allez, allez les montres Dior, les culottes Gucci…Pas cher, pas cher ! » Sur les étals du marché de Dimitrovgrad, ville bulgare située à proximité des frontières turque et grecque, s’alignent dans un indescriptible méli-mélo des vêtements, de la vaisselle, du linge, des tongs, des télés, du maquillage… le tout « garanti de marque ». Seules les inscriptions sont approximatives allant du « Nikke » au « Sen Loran ». C’est le traditionnel « pazar », à moins que l’on préfère l’appellation turque « tcharchia », incontournable des faubourgs de Tirana ou Zagreb, jusqu’aux banlieues de Bucarest ou Belgrade. On achète, on vend, on négocie, on s’agite dans un univers bariolé et nauséabond. Entre un amas de jeans et un tas de sacs de voyages, trois habitués discutent autour d’un barbecue fumant où crépite le kebab du déjeuner. « Là, ma marchandise de 50 000, je l’ai fait passer pour 10 000 à la douane. », affirme le plus costaud en pointant son stock. « C’est honnête. – rétorque son interlocuteur. - T’as dû filer au moins 1 000 lézards. » L’opacité de la conversation n’enlève rien à sa réalité économique. Tous les jours des négociants, marchands et entreprises en tous genres traversent les frontières balkaniques. Régulièrement, contre une petite enveloppe en dollars, appelés « lézards » à cause de leur couleur verte, l’officier des douanes ferme les yeux sur la valeur réelle de la marchandise, dévaluée au moins dix fois pour faire baisser les taxes. Mieux, gratifié d’une « rallonge » il peut transformer le contenu du convoi. Ainsi, il n’est pas rare de trouver des cigarettes de contrebande dans un camion qui transporte officiellement des cageots de pruneaux. « Le schéma est assez simple - explique Zoran Jacev, coordinateur du Réseau d’instituts politiques du sud-est de l’Europe basé à Skopje, Macédoine, et qui regroupe 75 ONG de la région. - Il y a dans les Balkans une forte proportion de chômeurs, de « non-occupés » et de très bas salaires. Ils doivent bien pourtant gagner leur vie. Habituellement, ils vendent ou revendent quelque chose sur les marchés, sans enregistrement ni statut. Ils vivent dans une sorte d’économie personnelle et parallèle. Le pouvoir lui, ferme sciemment les yeux dans l’espoir de contenir les tensions sociales. Pour vendre sur ce marché gris, il faut que le stock passe par les frontières sans apparaître sur les statistiques et registres. Le douanier demandera un bakchich de deux à quatre mille deutsche marks par camion et voilà l’affaire. » Seul perdant de la transaction : le budget de l’Etat.
Vieille tradition orientale, le bakchich est un élément incontournable des us et coutumes balkaniques. Introduit par les Turcs, « le petit cadeau », en monnaies sonnantes et trébuchantes ou tout simplement en nature, fait partie de la vie roumaine, bulgare, macédonienne ou bosniaque au même titre que le raki, le tord-boyaux préféré de la péninsule. Ca brûle un peu, mais on s’y fait. Un élément du quotidien qui pourtant, prend aujourd’hui des allures de catastrophes nationales pour ces jeunes démocraties aux économies chancelantes. En Bosnie, selon les observateurs occidentaux, les pertes s’élèvent à 500 millions de dollars par an de taxes et impôts non perçus. En Bulgarie, l’étude « miroir » des statistiques entre les chiffres locaux et ceux d’Eurosat, révèlent une différence de 858 millions sur les seuls échanges commerciaux avec l’Union européenne en 1998.
Inquiète, l’organisation internationale « Transparency », spécialisée dans l’évaluation de la corruption, signale une véritable alerte rouge dans les Balkans. Pas un secteur qui n’échappe au « système bakchich », avec la bénédiction des banques et investisseurs occidentaux, venus pratiquer ici, ce qui leur est interdit dans leurs propres pays. De très officielles statistiques évaluent tous les mois l’indice de corruption des différents corps de métiers, où douaniers, fonctionnaires d’état et médecins détiennent le meilleur palmarès. Une véritable « dîme » prélevée sur toutes les transactions, privatisations, ventes, achats, services divers. En grossissant, elle contribue directement à renflouer une économie grise qui, dans certains pays balkaniques, dépasse 60% du PIB. Un simple calcul suffit d’ailleurs à démontrer l’ampleur du phénomène. En Macédoine, environ 250 000 personnes par an font appel à des soins médicaux. Pour obtenir un examen, il faut verser au docteur en moyenne cent deutsche marks. On multiplie par le nombre total de prestations et nous voilà arrivés à la coquette somme de 25 millions de DM. Dans un pays où le chômage touche un tiers de la population et dont la dette extérieure s’élève à 1, 5 milliards de dollars, cela laisse rêveur. Car finalement, les sommes du bakchich « domestique » sont loin des tarifs pratiqués pour fermer les yeux sur les trafics divers qui traversent la péninsule. Six des onze principales « routes » de la drogue, passent par les Balkans, où on estime que la mafia albanaise a accumulé 500 millions de deutsche marks de bénéfices entre 1999 et 2000. L’embargo sur l’ex Yougoslavie a également contribuer à bâtir de véritables fortunes, dont celle de feu Arkan, chef des tristement célèbres « Tigres », une milice qui s’est livrée à de nombreuses exactions en Bosnie et au Kosovo. Assassiné en janvier 2000, il négociait peu avant sa mort, par l’intermédiaire de son fondé de pouvoir anglo-italien Giovanni di Stéfano, l’achat de mines de charbon en Grande Bretagne. La transaction s’élevait à plus de 16 millions de dollars. Selon des publications dans la presse autrichienne, Arkan était aussi en affaire avec le Multigroup, une holding balkanique à la réputation sulfureuse, dans le juteux business du trafic de pétrole. Accusé ouvertement par l’ancien ministre de l’intérieur bulgare de détournement et de blanchiment, le Multigroup avait été l’un des premiers actionnaires de Gigastorage, la société belfortaine de fabrication de disques durs, dont la liquidation a failli éclabousser la réputation de Jean Pierre Chevènement, quelques mois à peine avant sa nomination ministérielle. La liste des nouveaux riches, enfants de la transition à « l’économie de marché » et du « système bakchich », serait hélas trop longue à établir. Convertis en « businessmen », à l’instar des oligarques russes, ils ont fini par s’acheter une respectabilité en arrosant généreusement les hommes politiques et les fondations « humanitaires » de leurs épouses. Ainsi dans la liste des généreux donateurs de l’association de Mme Kostova, femme du premier ministre bulgare, on trouve Grigory Loutchansky, homme d’affaires russe, dirigeant de la Nordex, une société viennoise étroitement surveillée par toutes les agences de renseignement du monde. Impliquée dans des trafics d’armes et de substances nucléaires, la Nordex avait participé aux transactions portant sur Mobiltel, l’unique réseau de téléphonie mobile du pays. Son monopole, lui permet encore de pratiquer des tarifs trois fois supérieurs à ceux des grandes compagnies européennes. Mais comment éviter l’incontournable Loutchansky, inscrit sur la liste des invités de Bill Clinton à son gala de soutien électoral. Nul ne peut dès lors reprocher aux politiques balkaniques de soigner leurs relations. Rien d’étonnant non plus dans l’annulation de la dette de Geliu Tofan, simple employé de l’usine roumaine de pneumatiques Danubiana, qui s’était porté acquéreur lors de la privatisation de son entreprise en 1993, avec des fonds « envoyés par son frère du Canada ». La présence parmi ses employés de Theodor Stolojan, et de Mugur Isarescu, deux anciens premiers ministres de Roumanie, n’est en effet qu’une pure coïncidence. Son affaire, qui génère un chiffre d’affaire annuel de 60 millions de dollars, vient d’ailleurs d’être rachetée par le groupe Michelin, qui devra lui, en payer le prix.
Trafic d’influence, dessous de table, corruption, bakchich… ? « Les médias se repaissent des « affaires ». A chaque échéance électorale, tous les partis à gauche comme à droite, promettent d’en finir avec le système bakchich. L’Union européenne, la Banques Mondiale et une flopée de fondations américaines ont versé des millions pour lutter contre la corruption, mais rien ne change. Pas de coupables, pas de procès, pas de justice. Nous avons surnommé cela le « schéma Phare ». Pour rester dans l’impunité il faut empocher plusieurs millions. Pour aller en prison, il suffit de voler un phare de voiture. » Sévère, Emil Dimitrov sait pertinemment de quoi il parle. Inspecteur des finances du Trésor bulgare il a dû faire une croix sur sa carrière après avoir bouclé un rapport sur les douanes qui dénonçait des détournements et financements illicites de partis politiques. Ces conclusions apparaissent d’ailleurs dans un très officiel document du Conseil de l’Europe qui pointe ouvertement, les pratiques de corruption en usage dans cette partie de l’Europe, décidément très orientale. Certains experts locaux vont même jusqu’à vanter les vertus du bakchich. Il permettrait, selon eux, de mettre de l’huile dans les rouages bureaucratiques et d’accumuler les premiers capitaux si nécessaires à l’avènement d’une véritable économie de marché. Le tout sous l’œil attendri de l’Union européenne, du FMI et de la commission du Pacte de stabilité, qui en déversant des subsides sur les Balkans n’ignorent pas remplir le tonneau des Danaïdes.

Roumiana Ougartchinska











Miklos Marshall

Le bakchich fait partie du commerce et de la vie quotidienne des pays de l’Europe du sud-est depuis des décennies. C’est un phénomène préoccupant, mais pas aussi dangereux que la corruption rampante qui a envahi cette région. Des centaines de millions de dollars ont disparu dans les poches de quelques-uns uns à l’occasion des privatisations. Des montants d’argent faramineux provenant des subventions internationales ont profité à des politiciens corrompus, hommes d’affaires véreux et au crime organisé qui chapeaute dans cette zone le trafic de drogue, d’armes et les réseaux de prostitution. Cette activité illégale a généré des centaines de millions de profits illégaux, grâce notamment à la corruption. Tous les partis politiques de la région ont été impliqués dans ce système. Il serait pourtant injuste de blâmer uniquement les Balkaniques. Les entreprises et compagnies étrangères ont largement pris part au système. Les occidentaux ont introduit leur méthode du pot-de-vin et n’ont pas hésité à payer des politiciens pour obtenir ce qu’ils voulaient. Les agences occidentales, les institutions, les hommes d’affaires venus de l’Ouest sont tout autant responsables. Je crois pourtant qu’aujourd’hui la corruption a atteint un tel niveau dans les Balkans, qu’il devient d’un intérêt commun de l’éradiquer. Non pour des considérations morales, mais parce qu’il arrive un moment où la corruption commence à coûter cher et ne permet plus de faire des profits. Le marché de la corruption est en quelque sorte arrivé à saturation dans cette partie de l’Europe. Inutile pourtant de se faire des illusions : des décennies seront nécessaires pour guérir de cette maladie.

R.O.

Libre échange

Les camionneurs qui patientent des jours durant aux frontières et douanes balkaniques seront certainement contents de l’apprendre. Afin de renforcer l’économie de la péninsule et dans le but d’éradiquer la corruption, le coordinateur du Pacte de stabilité pour l’Europe du sud-est, Bodo Hombach, vient de proposer la création d’une zone régionale de libre échange dans les Balkans. La paternité de cette idée revient en fait au célèbre magnat et philanthrope Georges Soros, créateur du concept de la « Société ouverte » (Open society) et acteur de la crise financière asiatique en 1997. Soutenu dans son projet par la Banque mondiale, Soros affirme que cette zone de libre échange pourrait dynamiser l’économie de la région, le manque à gagner des taxes douanières étant couvert par l’Union européenne. L’avantage premier que peuvent y trouver en fait les chantres du libéralisme, est la création d’un nouveau marché, avec un potentiel de 80 millions de consommateurs. Une nouvelle terre promise pour les investisseurs internationaux. Dans ce but, une structure spéciale, le South Est Investment Fund, a ouvert ses portes en décembre dernier à Sofia, sous les bons hospices de ce brave oncle Georges et avec une dotation de 150 millions de dollars. Ironie de l’histoire, le président de ce fond n’est autre que Alexandre Bojkov, ancien vice premier ministre, chargé de l’industrie, des investissements étrangers et de la privatisation. Surnommé « Monsieur 10% », il avait été limogé par le premier ministre bulgare, suite aux lourds soupçons de corruption qui pesaient sur ses activités.

R.O.

Vendredi 28 Mars 2003
Roumiana Ougartchinska



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