RESEAU D'INFORMATION EST-OUEST


BOSNIE : LE CHAUDRON DE L'ISLAM RADICAL

Marianne, janvier 2002



Gazi Husrev Bey Dzamija
Gazi Husrev Bey Dzamija
Boudellah Hadz, algérien naturalisé bosniaque, ne pensait pas commencer l’année sous le soleil de Cuba. Soupçonné d’avoir fomenté un attentat contre l’ambassade des Etats Unis à Sarajevo en octobre dernier, il vient de rejoindre avec six de ses complices les quelques 158 soldats d’Al-Qaïda déjà détenus dans la base navale US de la baie de Guantanamo. Une première, puisque les « extradés » étaient jusqu’à présent tous des disciples de Ben Laden faits prisonniers en Afghanistan. Ce sont les appels téléphoniques de Bensayah Belkacem, l’homme clé du complot, à Abu Zubayadah, l’un des proches lieutenants de Ben Laden chargé de la coordination internationale des opérations d’Al-Qaïda (ce qui lui a valu le surnom de « Mailman »), qui ont mis la puce à l’oreille des Américains. Il n’en fallait pas plus au chaudron bosniaque, prêt à l’ébullition au moindre incident. L’affaire, dite du « groupe algérois » fait grand bruit du côté de Sarajevo, où le 17 janvier La Cour suprême de la Fédération croato-musulmane avait décidé de libérer les six supposés terroristes par « manque de preuves », pour finalement les livrer sans autre forme de procès aux mains des forces américaines. « C’est très contrariant » a commenté Madeleine Rees, représentante du HCR des Nations Unies en Bosnie. Les manières jugées localement expéditives et même illégales de cette extradition ravivent dans la petite et fragile république le "syndrome des moudjahidin" que les autorités essaient de digérer avec difficulté depuis cinq ans. Intégrés dans l’armée bosniaque durant le conflit de 1992-1995, ces « soldats de Dieu » venus d’Afghanistan, du Soudan, d’Egypte, d’Algérie, d’Arabie Saoudite, d’Iran et du Pakistan, avaient selon différentes sources atteint le nombre impressionnant de quatre à six milles. Parfois, ils étaient rejoints par des recrues en partance d’Angleterre, d’Allemagne et de France. Plusieurs membres du groupe de Roubaix y avaient fait leurs premières armes. Entraînés et encadrés par des anciens de l’Afghanistan, ils avaient été regroupés au sein de la VIIe division de l’armée bosniaque puis dans le bataillon « El Mudzahid » basé à Zenica. Beaucoup sont depuis partis rejoindre d’autres fronts et Djihads, mais quelques centaines à l’image de Boudellah Hadz et de ses amis, sont restés, profitant du statut de « combattants pour la liberté » pour acquérir un passeport bosniaque, épouser des Musulmanes du cru et dérouler une existence d’apparence normale sous le couvert de différentes ONG islamiques qui déploient d’intenses activités caritatives, généreusement financées par Riyad. Jusqu’au 11 septembre dernier, les institutions internationales de tutelle, ainsi que les contingents de la force de stabilisation de l’Otan en Bosnie (Sfor), qui compte 18 000 soldats, ne trouvaient d’ailleurs rien à y redire. Perdus au milieu de la communauté musulmane, forte d’un million d’adeptes et qui pratique un islam sunnite modéré hérité de l’empire ottoman, les quelques activistes du GIA ou de la Gama’at al-Islamya, proches des réseaux de Ben Laden, n’étaient pas considérés comme « dangereux ». Mieux, toute tentative de dénoncer leurs liens avec l’internationale islamiste et le terrorisme, était considérée comme de la propagande pro-serbe juste bonne à attiser les relents nationalistes et la haine interethnique. Soucieux de replacer l’Islam au cœur de l’identité nationale, le Parti d’action démocratique (SDA) d’Alija Izetbegovic leur avait offert son aile protectrice en violation même des accords de Dayton, qui prévoyaient le départ de tous les combattants étrangers dès 1995. Même les organisations de défense des droits de l’homme, le comité Helsinki en tête, ne manquent jamais de dénoncer toute tentative d’évoquer le sujet comme une « dérive anti-musulmane ». Largement financées par les Etat Unis, des entités comme le Human rights watch veillent sur toute interpellation et critiquent sans ménagement les méthodes musclées de la Sfor dans ses actions anti-islamistes qui se multiplient en Bosnie depuis le 11 septembre. Plus nationaliste-musulmane que véritablement islamisée, la société bosniaque ne sait pas vraiment comment se positionner depuis les attentats contre le World trade center. Partagée entre la reconnaissance aux combattants issus des réseaux de Ben Laden et la gratitude due à l’aide des Américains, elle finit par nier l’évidence même, quitte à se mettre en danger. Finalement en décembre dernier le nouveau premier ministre de Bosnie, Zlatko Lagumdjiza a fini par avouer que certains des moudjahidin, venus de pays islamiques pour combattre du côté des musulmans durant la guerre, « ont des intentions terroristes ». Concoctée à la hâte, une commission spéciale est désormais chargée d’éplucher les identités des quelques centaines de ces « anciens combattants » qui ont pu acquérir la nationalité bosniaque. Le ministre de l’intérieur de la fédération croato-musulmane a même avancé le chiffre de 70 islamistes étrangers présents en Bosnie. Quant au reste, ils sont régulièrement interceptés dans les opérations anti-terroristes déployées ces dernières années. Ainsi, le tunisien Mahrez Amdouni l’un des proches du patron d’Al-Qaïda et auteur présumé de l’attentat manqué contre le pape Jean Paul II à Sarajhevo en 1997, était porteur d’un passeport bosniaque édité en 1997. Said Atmani, alias « Karim », extradé de Bosnie en France durant l’été 2001 et condamné depuis à Paris pour « participation à Roubaix, au Canada, en Turquie, en Bosnie et en Belgique, en 1996, 1997 et 1998 à une association de malfaiteurs à visée terroriste », était un ancien membre de « El Mudzahid », lui aussi naturalisé bosniaque. Même profil pour Jamal Al Badawi l’un des homme suspectés dans l’attaque terroriste contre le navire de guerre américain Cole au Yémen en octobre 2000. On évoque même les séjours en Bosnie de Mohamed Atta, le chef du commando suicide du 11 septembre. Enfin l’organisation humanitaire « Al-Kifah » (le combat) s’est retrouvée sur la liste dressée par l’administration américaine, comme financier du terrorisme. Basée à Zagreb, l’organisation avait collecté des fonds durant la guerre pour l’aide destinée aux enfants et aux veuves des « shehides » bosniaques. Son activité principale était centrée en fait sur le recrutement et l’acheminement de volontaires islamiques pour le front yougoslave. C’est notamment par son intermédiaire que les beurs des banlieues chaudes françaises rejoignaient la Bosnie ou parfois même l’Afghanistan. L’honorable société caritative n’est pourtant pas la seule mise en cause comme relais des activités de Ben Laden dans les Balkans. Le très respectable Haut commissariat saoudien, répertorié auprès du HCR en Bosnie, vient de faire l’objet d’une descente musclée de la Sfor dans la récente affaire du « groupe algérois ». Or, cette organisation d’aide humanitaire est l’un des principaux bailleurs de fonds de la reconstruction en Bosnie-Herzégovine…surtout de temples voués à Allah. On lui doit notamment à Sarajevo la transformation de la mosquée Gazi Hrusev-Bey, revue et corrigée à la mode wahabite, qui a fait disparaître sous des couches de plâtre blanc les fresques du XVe siècle. Par son intermédiaire et avec la bénédiction du prince Fadh, non moins de 560 millions de dollars ont été investis en Bosnie depuis 1995. Elle a d’ailleurs pignon sur rue dans toutes les grandes villes et des entrepôts à Mostar, Zenica, Tuzla, Jablanica, Gracanica, Gorajde… où sont stockés les denrées alimentaires qu’elle distribue avec générosité. Pourtant, selon différents services de renseignement occidentaux elle serait depuis 1996 l’une des principales bases logistiques de Ben Laden dans la région. Dans ses camions, entre les dattes, le riz et les médicaments, lors de contrôles inopinés on a bel et bien trouvé des armes. (1)
Des éléments qui ont fini par mettre les autorités de Sarajevo en bien fâcheuse posture, obligés de pratiquer un grand écart inconfortable entre une opinion publique de plus en plus hostile et la nécessité de convaincre la communauté internationale de leur entière solidarité dans la lutte anti-terroriste. C’est l’équilibre tout entier de cet édifice artificiel, voulu par les grandes puissances, le modèle multinational, multiethnique et multireligieux, de la confédération, qui a valu à la Bosnie-Herzégovine le surnom de « Muli-Multi », qui s’en trouve ébranlé. « L’Islam radical est une menace directe pour la démocratie. Se lamente Marko Orsolich, directeur du Centre international multireligieux et multiculturel. Des éléments extrémistes sont en train d’instrumentaliser la religion dans la confrontation ethnique et nationaliste. S’ils y parviennent, ce sera l’anarchie. » Une menace réelle, alors que de l’aveu même de monsieur Orsolich et de plusieurs intellectuels bosniaques, il n’existe pas de véritable séparation entre l’Etat et les instances religieuses. Un héritage direct de la guerre et de l’influence du SDA d’Izetbegovic, aujourd’hui retiré du pouvoir, qui rêvait de faire de la Bosnie, la « Musulmanie ». Le rejet poli de la mouvance fondamentaliste par les imams et muftis, ne trompe d’ailleurs personne. Selon le rapport 2001 de Human rights watch, au lendemain du 11 septembre on a même vu à Sarajevo fleurir des graffitis de sympathie à Ben Laden et brûler quelques drapeaux américains. Quant aux frappes sur l’Afghanistan, la communauté musulmane s’étonne qu’on déploie autant de moyens pour capturer un terroriste, alors qu’aucune opération militaire n’a été entreprise pour arrêter le général Ratko Mladic et l'ex-chef politique des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, recherchés par le Tribunal pénal international pour crimes de guerre. Une mauvaise humeur largement partagée par Belgrade et Skopje pour des raisons il est vrai différentes, mais toujours liées au problème des réseaux islamistes dans les Balkans. Les gouvernements yougoslave et macédonien ont en effet quelques difficultés à admettre la politique du « deux poids, deux mesures » menée par les occidentaux en matière de « djiahadistes ». Les informations, signalements, appels adressés aux centrales occidentales depuis 1998 sur le déploiement de moudjahidin au Kosovo, puis en Macédoine, dans le sillage de l’UCK, sont restés sans réaction, ni réponse. La récente interpellation en décembre dernier par la Kfor de trois membres de la Global Relief Fondation à Pristina et à Djakovica, soupçonnés d’appartenir au réseau terroriste islamiste n’a rien changé à l’affaire. L’un des porte-paroles de la MINUK, mission de l’ONU au Kosovo, affirmait d’ailleurs au lendemain des interpellations : « ’il n’y a pas d’organisation terroriste importante en activité ici ! ». Il est vrai que « officiellement », depuis septembre 1999 en vertu de la décision 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies, l’UCK, l’armée de libération du Kosovo, n’existe plus.

(1) « Au nom d’Oussama Ben Laden » Roland Jacquard, éd. Jean Picollec.

Un second front islamique

Jouant de la plus totale hypocrisie, les représentants de la communauté internationale dans les Balkans feignent d’ignorer que les premiers instructeurs de l’armée de libération du Kosovo (UCK), venus dès le printemps 1998 mener les entraînements dans la Drenica kosovare, étaient des anciens moudjahidin de Bosnie. Parmi eux, Abu Abdurahman Eymani, un syrien, ex-commandant du camp moudjahid de Bosinjak ; l’algérien Kamel Larmani et Abu Hamza, un palestinien chargé du transfert des combattants entre la Bosnie et le Kosovo, étaient les personnages clés. Voici ce qu’en dit le rapport de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU le 13 janvier 1999, peu avant les frappes de l’Otan sur l’ex-Yougoslavie : « …de mai à juillet 1998, dans la région de Drenica de la province du Kosovo-Metohija, une unité conjointe de moudjahidin appelée "Abu Bekir Sidik" était en action. Elle avait été créée au milieu de 1997 en Bosnie-Herzégovine; les instructions venaient d'Arabie saoudite et de Turquie. Le "World Office for Islamic Appeal" avait fourni environ 300 000 DM pour l'achat d'armes et leur transfert illicite au Kosovo-Metohija. » Deux ans plus tard, avec l’ouverture du conflit macédonien, c’est une nouvelle UCK, l’Armé nationale de libération (ANO) qui accueille à son tour les « fous de Dieu ». Leur coordinateur, le citoyen soudanais Fatah Ali Hasanin, membre de la direction d’Al-Qaïda, serait en fait chargé de diffuser le Djihad dans le sud-est de l’Europe. Directeur de l’Agence pour l’aide au tiers monde (TWRA) - connue pour avoir financé le trafic d’armes vers la Bosnie - et représentant à Vienne de l’Assemblé mondiale de la jeunesse musulmane (WAMY), il avait été expulsé d’Autriche en 1994, à cause de ses liens avec les auteurs de l’attentat du World trade center de 1993. Transmises aux Américains dès avril 2001, les preuves de la présence des mercenaires d’Allah au sein de l’ANO, collectées par les services macédoniens, n’ont pas été prises au sérieux. Pas plus que les informations qui ont filtré en provenance du Mossad en octobre dernier, annonçant la création dans les Balkans d’un second front islamique capable de mobiliser 4000 de combattants présents dans la région.


Lundi 28 Mars 2005
Roumiana Ougartchinska


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