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BULGARIE : DEMAIN ON RASE GRATIS

Quelles conséquences après l'implication de la Bulgarie dans la coalition US dans la guerre en Irak ?



Avril 2003

BULGARIE : DEMAIN ON RASE GRATIS
"Amis! Nous sommes amis". Armé de son M-16, le soldat Troy, en faction devant la nouvelle base militaire américaine de Sarafovo, est ravi d'épater la galerie en récitant son répertoire d'expressions bulgares potassées dans le carnet de route de la US Air Force. Ravi d'être à plus de 1800 km à vol d'oiseau du terrain des opérations militaires anglo-américaines en Irak. Ici pas de DCA, pas de tempêtes de sable, pas de kamikazes, juste quelques journalistes locaux, des policiers armés de Kalachnikovs pour assurer la sécurité des 385 GI's et surtout, une plage de sable fin à 500 mètres, près de la ville de Burgas, l'une des perles du littoral bulgare de la mer Noire, considéré comme la Riviéra de l'Est. Depuis le début de l'offensive contre l'Irak, six cargos-citernes se relaient à partir de l'aéroport habituellement civil de Sarafovo pour approvisionner en vol les bombardiers américains. Les soldats du 409e corps d'expédition aéroporté de la US Air Force ont pris leurs quartiers courant février dans la base de loisirs de l'armée bulgare et mis à part quelques échauffourées dans les bars, ils essaient de se faire discrets. La base de Sarafovo avait d'ailleurs déjà été testée avec succès lors de l'opération "Liberté immuable" sur l'Afghanistan. Dans son acharnement à se montrer bon élève dans la coalition anti-terroriste, le parlement bulgare avait voté dès le 7 février son soutien à une opération militaire pour le désarmement de l'Irak en application de la résolution 1441 de l'ONU. Dans les faits, l'engagement bulgare est allé bien au-delà du vote et le gouvernement a mis à la disposition des Américains des bases logistiques, un contingent BNC(*)de 150 hommes et l'accès illimité terrestre et aérien à son territoire, sans vraiment mesurer les conséquences de cet engagement. Depuis, des convois et camions immatriculés US Army circulent un peu partout sans que l'on sache vraiment d'où ils viennent, où ils se rendent et ce qu'ils transportent. "Nous sommes soumis à une certaine discrétion" assure-t-on du côté du ministère des armées. Quant au chef de l'aéroport de Sarafovo "il n'en sait pas plus", les nouveaux maîtres des lieux se bornant tout juste à lui annoncer au dernier moment les atterrissages et décollages "sans autre commentaire".

Services militaires payants

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"L'engagement de la Bulgarie dans la coalition aux côtés des USA et la présence de bases militaires rapporteront des millions à notre pays" s'obstinent à expliquer les représentants du gouvernement dirigé par l'ex-roi, actuel Premier ministre, Siméon de Saxe Cobourg de Gotha, qui ne savent plus où piocher pour boucler le budget de l'Etat. Un engagement coûtera certes quelques 101 millions de léva, soit environ 50 millions d'euros, selon les estimations du ministre des finances Milen Veltchev, mais en contrepartie tous les "services" militaires sont payants. Les 1,7 millions de dollars pour l'utilisation durant trois mois de "camp Sarafovo", les contrats pour plusieurs centaines de milliers de dollars avec les entreprises locales et la solde journalière de 100$ pour les volontaires BNC, sans compter les autres retombées économiques, devraient permettre d'équilibrer les comptes. On est loin, très loin des 6 milliards de dons exigés par le voisin turc. Alors du côté de Washington on s'est pris sans trop hésiter d'une soudaine et débordante sympathie pour le "nouveau grand allié" de l'Amérique. Là où au début des années 90, l'administration de Bush-père voyait l'incarnation de "l'Empire du mal", l'exécutant des basses œuvres du KGB, le fils découvre dix ans plus tard des amis fidèles, forts obéissants et qui de plus produisent un vin gouleyant susceptible de remplacer le breuvage français boycotté outre-Atlantique. Miracle du nouvel ordre mondial? Pas tout à fait. Lentement, mais sûrement, les Américains n'ont pas raté une seule occasion en dix ans d'occuper le terrain déserté par leurs alliés européens. Quand en 1997 l'institut français de la sécurité nucléaire IPSN retirait sa garantie de la centrale nucléaire de Kozlodouï qui assure les deux tiers de l'électricité bulgare, Westinghouse, l'alter ego américain de Framatome proposait son aide au moment où l'Union européenne sommait la Bulgarie de fermer la centrale sans solution de rechange. Alors que les doctorants bulgares à Paris peinent à obtenir un permis de séjour et de travail, dûment munis d'un diplôme français et d'une promesse d'embauche, les USA ont déroulé le tapis rouge aux jeunes spécialistes en pillant littéralement la matière grise bulgare. Tous les ans, le tirage au sort des "greens cards", qui compte tenu des critères de sélection préalables n'a de loterie que le nom, draine des milliers de cadres qui vont s'installer dans le nouveau monde en y apportant leur compétence. Dans la Silicon Valley, on dénombre des centaines d'ingénieurs en informatique bulgares, qui n'ont rencontré aucune difficulté à s'intégrer. Au lendemain de la guerre du Kosovo, alors qu'aucun investisseur européen n'osait tremper ne serait-ce que le petit doigt de pied dans le magma économique balkanique, on apprenait la création du consortium AMBO ( Albania, Macedonia, Bulgaria Oil company), qui gère depuis le juteux projet de construction de pipeline Burgas-Vlore sur le tracé du couloir paneuropéen n°8. Il s'agit d'une partie stratégique du transport du pétrole de la mer Caspienne vers l'Ouest, reliant la mer Noire à la côte adriatique, mais aussi d'un projet majeur pour la région qui prévoit la construction d'infrastructures routières, ferroviaires, oléoducs, réseaux de fibre optique et de communication. Or, AMBO, dont le siège est au USA profite directement à la société Halliburtun Energy, liée au vice-président Dick Cheney, qui en était jusqu'à récemment le PDG. Si certains "ont perdu une occasion de se taire", d'autre ont semble-t-il perdu l'occasion d'agir.

Récupérer une dette de 1, 7 milliards de dollars

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Membre non permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU jusqu'à fin 2003, candidat en bonne place pour l'adhésion à l'OTAN, la Bulgarie s'est retrouvée sans trop le vouloir dans l'œil du cyclone, en essayant tant bien que mal de tirer son épingle du redoutable jeu de la crise irakienne. Une épingle qui n'a rien de symbolique puisqu'il s'agit pour l'un des plus pauvres des pays balkaniques de récupérer une dette de 1, 7 milliards de dollars auprès de l'Irak, contractée dans les années 80 quand la Bulgarie, comme tant d'autres, vendait des armes à l'Irak, payées en pétrole. Seulement voilà, l'embargo depuis 1991 a mis fin aux remboursements et l'accord "nourriture contre pétrole" n'a pas profité au pays. Acculée à honorer une dette extérieure de plus de 10 milliards de dollars, pressée par le FMI de restructurer son économie en privatisant et licenciant en masse, la Bulgarie s'est de plus retrouvée fin 2002 parmi les "recalés" de l'élargissement de l'Union européenne, avec en lot de consolation une vague promesse pour 2007, si elle "satisfait aux critères". Résultat, Siméon Saxcobourgotsky, de son nom civil, qui avait assuré les Bulgares lors de son élection en juin 2001 de redresser sensiblement leur niveau de vie en 800 jours, a vu sa cote de popularité chuter à 28% d'opinions favorables. Son empressement à rendre visite au président Bush et la flagornerie de son actuel ambassadeur à l'ONU, et ex-ambassadeur en France, Stephan Tafrov ne sont d'ailleurs pas étrangers à cette dégringolade. Il avait été en effet l'un des rares à se féliciter d'être mis sur écoute par la CIA, lors des négociations houleuses au sein du Conseil de Sécurité à New York fin février. "C'est la preuve que nous sommes importants !", avait ironisé son excellence. L'humour du diplomate n'a pourtant pas fait rire du côté de Sofia. Car si les Bulgares ne se bousculent pas pour manifester dans les rues leur sentiment anti-guerre, ils étaient dix milles à défiler à Sofia le 30 mars, il n'en demeure pas moins que selon les rares sondages publiés dans une presse devenue subitement pro-américaine, seulement 2% de la population approuve l'engagement du gouvernement dans la guerre en Irak. Phagocytées par le PSB (Parti socialiste bulgare ex-communiste) les manifestations ne font pas recette. "Nous n'avons rien à voir avec ces mamies rouges, nostalgiques du régime totalitaire qui scandent "Bush assassin" expliquent Christo et Jeni, un couple d'intellectuels de la capitale, anciens activistes de la transition démocratiques en 1989." Si le pays ne s'engage pas fermement aux côtés des USA, nous risquons à nouveau de retomber dans le giron de l'impérialisme russe qui rêve de contrôler l'Europe". Réformistes à outrance, ils tentent d'expliquer tant bien que mal à leurs amis de gauche la nécessité de faire tomber les dictatures. Sans grand succès. Perdus dans la tourmente Est-Ouest, hantés par les fantômes du passé récent, la majorité des Bulgares affirment une opposition à la guerre, sans savoir vraiment quel camp il faut choisir. L'axe Paris-Berlin-Moscou, ainsi que les réprimandes du Président Chirac en février à propos des pays "qui ont perdu une occasion de se taire" n'ont pas non plus semble-t-il totalement séduit l'opinion publique.

Yankee Go Home

Certes, on peut lire ici et là quelques discrètes inscriptions murales "Yankee go home" ou encore "Fuck the USA"… Difficile de prendre position quand on a le ventre vide, l'esprit servile et une incompréhension totale des enjeux politiques aussi bien des faucons de New York que des colombes européennes. Inféodées à de nébuleux propriétaires étrangers, les médias n'ont pas vraiment favorisé la compréhension de l'échiquier international où les Bulgares ont bien conscience d'être un simple pion. L'enthousiasme du ministre de la défense Nikolaï Svinarov, qui est allé à Washington proposer des bases militaires supplémentaires à Ravnetz, Chabla, Bezmer, Graf Ignatievo (voir carte), avant qu'on ne le lui demande, a fini par agacer. A commencer par le Président de la République en personne. Chef des armées, l'ancien leader du PSB, Georgi Parvanov, élu en novembre 2002, a haussé le ton pour réprimander les "démarches intempestives" des membres du gouvernement. Le 20 mars dernier ils avaient même oublié de le prévenir du début des hostilités, qu'il a découvert à la télé comme le reste des citoyens bulgares. Le plus décrié dans la surenchère pro-américaine est sans nul doute le ministre des affaires étrangères Salomon Passy. Ancien président du club Atlantique bulgare, largement subventionné par le département d'Etat des USA, il a assuré la population sur le ton de "demain on rase gratis", que les promesses faites par le Président Bush à ses nouveaux amis bulgares "valent plus qu'une montagne d'or". L'absence d'un quelconque accord écrit n'a pourtant rassuré ni l'opinion publique, ni les riverains de Sarafovo, dont l'essentiel des ressources proviennent de la saison touristique. Hôteliers et restaurateurs observent sceptiques les commandes des tours opérateurs allemands qui tardent et se raréfient, alors que la Mer Noire est l'une de leurs destinations préférées. "Pas de soucis, la base américaine ne va pas couler la saison, au contraire elle peut être une attraction touristique supplémentaire", assurait le ministre Passy en visite dans la région fin mars. Volontiers donneur de leçons, le chef de la diplomatie bulgare s'est également permis quelques commentaires historiques en affirmant que si les Alliés n'avaient pas autant tardé à punir Hitler en 1940, la seconde guerre mondiale n'aurait pas eu les mêmes conséquences. L'allégation n'a même pas fait sourire, bien au contraire les leçons d'histoire dispensés par le ministre ont donné des frissons dans le dos des Bulgares qui n'avait pas vu d'avions d'une puissance étrangère se poser à Sarafovo, depuis ceux de la Luftwaffe en 1943.

Roumiana Ougartchinska

(*)sécurité biologique, nucléaire et chimique


L'OTAN de suite, l'Europe peut-être

Manifestation contre l'adhésion à l'UE à Riga
Manifestation contre l'adhésion à l'UE à Riga
Et de dix! Alors qu'on est en droit de s'interroger sur le devenir de l'Alliance, l'OTAN poursuit son élargissement à l'Est. En 1999, au lendemain de la guerre du Kosovo, la Hongrie, la Pologne et la république Tchèque rejoignaient une organisation militaire en pleine crise. Le 26 mars à Bruxelles, au sixième jour de la guerre en Irak, c'était au tour de la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie, l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie de signer les protocoles d'accession, qui fera d'eux des membres à part entière de l'OTAN en mai 2004. Ainsi pour les anciens satellites de l'URSS, qui font la queue depuis une décennie devant les portes de l'Union européenne, l'avenir se dessine. L'OTAN c'est tout de suite, l'Europe c'est peut-être. Depuis la chute du mur de Berlin pour ces nouvelles démocraties, anciens membres du Pacte de Varsovie et du Comecon, le projet politique se résumait en un mot : adhérer. Dans leur esprit, l'intégration à l'Union européenne et à l'Otan ne pouvait aller que de pair. Effarés, ils découvrent aujourd'hui des dissensions qui les obligent à pratiquer un grand écart pour le moins inconfortable, alors qu'ils éprouvent aussi bien le besoin d'une protection militaire, que d'un réel développement économique. Flattés pour leur "fidélité atlantique" par Lord Robertson en personne lors de sa tournée éclair début mars auprès des pays candidats, sensibilisés à marche forcée par les sirènes de Washington et Londres sur la politique de "portes ouvertes" de l'OTAN, les anciens alliés de l'Est ont finalement choisi : ils iront là où on veut bien les accueillir. Mieux, afin de faire passer la pilule de l'effort de 2% du PIB exigé pour remettre à niveau leurs armées, ils pourraient bénéficier du "redéploiement" des forces militaires américaines en Europe. Le 4 mars, à Stuttgart, le général James Jones, commandant en chef des forces américaines en Europe a été clair : il s'agit de restructurer les bases européennes en profitant de l'élargissement à L'Est de l'Otan. Plus précisément, la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie, les nouvelles et bienveillantes alliées des USA, pourraient accueillir sur leurs territoires des unités réduites, plus mobiles et qui répondent mieux aux nouveaux enjeux géostratégiques. Ainsi le flanc sud-est de l'Alliance serait clos. Reste à savoir si ce sera fait dans le cadre de l'Otan ou au sein de la nouvelle coalition, que certains appellent déjà le "Bush's Warsaw Pact".

R.O.
Vendredi 29 Avril 2005
Roumiana Ougartchinska


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