RESEAU D'INFORMATION EST-OUEST


KGB&Cie à l'assaut de l'Europe

éd. Anne Carrière mars 2005

En guise d’introduction :
La valise à double fond
(extrait)



KGB&Cie à l'assaut de l'Europe
De la Manche au détroit du Bosphore, de la Pointe du Portugal à la mer de Barents, selon le principe géographique, nous sommes tous Européens. Nous partageons les mêmes valeurs, la même culture, les mêmes traditions, ou presque. Entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, s’est creusée un demi-siècle durant, une césure qui a divisé les pays d’Orient et d’Occident. Les cinquante ans de régime totalitaire du bloc soviétique et de ses satellites ont largement changé la donne pour ces peuples, membres d’une même famille. Une balafre immonde que symbolisait à merveille le mur de Berlin, frontière entre le monde libre et celui des mensonges et des faux-semblants. Pourtant cette séparation était loin d’être étanche pour les opportunistes, les affairistes et les financiers. Déjà à Yalta, dans les âpres négociations au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Président américain Roosevelt avait conclu que finalement son homologue soviétique Staline, était un « good guy ». Les matières premières étaient à l’Est, la technologie et la modernité à l’Ouest. Un monde somme toutes parfaitement complémentaire, qui se combattait en surface dans l’idéologie et faisait des affaires en catimini. Une valise à double fond a dicté la relation Est-Ouest durant des décennies sans susciter trop d’états d’âmes. L’Italien Agnelli construisait des usines sous licences Fiat en Russie, Renault en Roumanie, les Allemands de Krupp et Siemens, les Français de Spie Batignolles, Schlumberger, Thomson et Péchiney, les Britanniques de British Petroleum, pour ne citer que quelques-uns uns, trouvaient de juteux marchés pour caser leurs technologies. Dès lors pourquoi venir au secours des tentatives populaires de soulèvement en Allemagne de l’Est en 1953, en Hongrie en 1956 ou encore en Tchécoslovaquie en 1968. L’hypocrisie de la géopolitique aidant, tout était bien ainsi. Devenus complètement sourds aux appels à la démocratie et à la liberté des hommes de l’Est, les affairistes de l’Ouest avaient tissé des ponts économiques qui arrangeaient tout le monde. Le gotha des partis communistes voyageait à l’œil dans le monde entier, la nomenklatura multipliait ses privilèges, les banques occidentales ramassaient les dividendes…l’équilibre était presque parfait. Dans ce monde de dupe, les intermédiaires avaient trouvé un terrain d’expansion pour le moins enviable. Truffées d’agents secrets les banques soviétiques, polonaises ou hongroises avaient ouvert des filiales dans les capitales occidentales. Les sociétés mixtes Est-Oust avaient pignon sur rue. A force d’échanges et de traités économiques et commerciaux, les espions à la solde de Moscou avaient tout à loisirs bâti de véritables autoroutes du renseignement. Le progrès technologique à partir des années 1980, ainsi que la course aux armements n’ont fait qu’accélérer la cadence. Les listes noires, embargos divers et restrictions inscrites sur les tablettes du Cocom n’y faisaient rien. Les agents secrets de l’Est finissaient toujours par trouver des entreprises prêtes à oublier la dualité mondiale au nom de l’appât du gain. Patiemment, cette armée de l’ombre avait peu ou prou jeté ses tentacules dans tous les secteurs stratégiques. Seule manquait la liberté de circuler qui empêchait élus et nantis des régimes d’amasser les fortunes dont ils rêvaient. Pour eux, la chute du mur de Berlin et les sirènes de la fin du totalitarisme étaient en fait du pain béni.
La plupart des révolutions sont synonymes de bains de sang, celles amorcées par les pays de l’Est à partir de 1989 n’ont quasiment fait aucune victime. Les organes de sécurité si sanguinaires et répressifs en ont été étrangement absents. Leur mollesse à réagir lors des grands mouvements populaires de l’hiver 89-90 avait étonné à l’époque bien des observateurs avertis. En première loge, les dignitaires de la Stasi est-allemande, de la Securitate roumaine, du STB tchèque affichaient un « laisser faire » qui laissait dubitatifs dissidents et opposants des régimes totalitaires. Depuis, témoignages et ouverture d’archives à l’appui, on a fini par savoir que non seulement les centrales de renseignement de l’Est n’ont pas empêché les changements, ils y ont même contribué.
Ils avaient en fait subtilisé la révolution démocratique qu’ils ont orchestré comme une circonvolution de plus selon la fameuse théorie de Marx qui décrivait l’évolution de la société comme une spirale ascendante, chaque étape d’avancement n’étant en fait qu’un élément de plus, un saut qualitatif qui gardait dans son aplomb les mêmes principes, en ajoutant un niveau supérieur. Désormais, l’énorme supermarché de l’Est était considéré comme libre. Il a suffit aux gouvernants d’éteindre les lumières sous couvert de transition à l’économie de marché pour pouvoir piller à l’abris des regards . Rassuré sur l’évolution démocratique amorcée à l’Est, l’Occident n’y prêtait qu’une bienveillante attention. Bien évidemment, les patrons et les vigiles, ont été les premiers servis. Les poches bien remplies, ils ont pu ensuite tout à loisirs réinvestir leurs réseaux économiques bâtis au temps de la Guerre froide pour infiltrer au mieux l’économie occidentale. A force de côtoyer des entrepreneurs et intermédiaires véreux, les ex-agents secrets reconvertis en hommes d’affaires pouvaient enfin déployer leur savoir-faire et céder eux aussi à l’appât du gain sans devoir rendre des comptes au Comité Central. La différence était de taille. Avant, l’argent transitait obligatoirement par les caisses du Parti et on ne pouvait en récupérer qu’une infime fraction pour la jouissance personnelle de la nomenklatura. Après l’extinction des feux de la confrontation Est-Ouest, la manne pouvait sans encombre remplir directement leurs comptes en banque en Suisse. Pour arriver à leurs fins, ils disposaient d’une série de leviers et d’une véritable stratégie du chantage, éprouvée durant les longues années de pratiques dans les appareils de renseignement et de sécurité. D’abord les hommes, nombreux et formés de façon à se fondre dans la masse. Espions à la retraite, taupes et agents secrets ont vite trouvé des niches pour leurs nouvelles activités économiques et politiques. Armés des dossiers secrets des archives des organes de sécurité, ils pouvaient manipuler à leur convenance. A l’Ouest, hormis leurs relations d’affaires ils disposaient d’une armada de « camarades businessmen », des émigrés qui n’avaient pu faire fortune qu’avec leur entregent, suffisamment compromis pour se montrer dociles dans les opérations de blanchiment. Mieux, l’énorme supermarché avait attiré quelques affairistes internationaux sans scrupules, des « tavarichtchs de l’Ouest », toujours prêts à fermer les yeux sur les magouilles pour réaliser des plus values mirifiques. Sans oublier bien sûr les hommes de mains de la Mafia rouge, la « Krasnaya Mafiya », disponibles pour accomplir les basses besognes.
Quinze ans plus tard, en allumant les projecteurs à l’occasion de l’élargissement européen, les peuples de l’Est ont le sentiment d’émerger dans un énième cauchemar. Ceux qui cinquante ans durant les avaient privé de liberté sont toujours aux manettes avec la bénédiction de Bruxelles et du FMI . Enthousiastes à l’idée de rejoindre la famille européenne les citoyens des anciens régimes totalitaires avaient plébiscité par leur vote l’entrée dans l’UE, mais ont désavoué lors des élections européennes de juin 2004 leurs propres gouvernants. En s’abstenant parfois à 80% de glisser un bulletin dans l’urne, ils ont essayé de faire comprendre qu’ils ne sont pas dupes et ne font absolument pas confiance aux apparatchiks et guébistes d’hier pour représenter leurs intérêts au Parlement européen.
A l’Ouest l’engouement premier à l’idée de voir le vieux continent enfin réuni peser de tout son poids dans la nouvelle mondialisation, s’est aussi soldé par des sentiments mitigés. Les capitaux douteux venus du froid, accueillis à bras ouverts par les élus locaux pour remonter des entreprises bancales et sauver l’emploi, ont abouti à de rapides faillites, remplissent les dossiers judiciaires et donnent des sueurs froides aux limiers d’Interpol. Le train de délocalisations annoncé en faveur des nouvelles économies européennes, à la main d’œuvre bon marché, à la réglementation laxiste et aux syndicats absents, a fait l’effet d’une douche froide de Paris à Varsovie. Les uns privés d’emplois, les autres sous-payés… qu’elle est belle la Nouvelle Europe ! (...)

Table des matières

Prologue
En guise d’introduction : La valise à double fond

I. EXPORT
1. Poupées russes et jeux de quilles . . . . . . . . . . . . . .23
ou comment les services de renseignements, au sein du
pacte de Varsovie, étaient structurés et formés à la veille
de la chute du mur de Berlin.
2. Taupes en stock. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37
ou comment les agents secrets infiltrés à l’Ouest ont
continué leur travail d’espionnage.
3. La grande braderie des archives. . . . . . . . . . . . . . . 49
ou comment poursuivre les « mesures actives » à l’Ouest
et compromettre les hommes politiques en manipulant
les archives secrètes.
4. Le pouvoir aux guébistes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
ou comment les anciens des services secrets se sont infiltrés
dans les nouveaux partis démocratiques et poursuivent
des carrières politiques.
5. Millionnaires à crédit . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83
ou comment les services de renseignements ont transféré
l’argent des partis communistes et créé les nouveaux
millionnaires.
6. Camarade businessman . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
ou comment d’anciens émigrés ont été manipulés et ont
servi la transition des services secrets à l’économie de
marché.
7. Krasnaya Mafiya . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
ou comment le KGB et ses satellites se sont servis des
hommes de main du crime organisé.
8. Les tavaritchs de l’Ouest . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
ou comment les affairistes occidentaux ont œuvré pour
assurer les échanges commerciaux avec les guébistes et
agrémenter leurs propres fortunes.
9. Nom de code « Neva » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .153
ou comment l’argent de l’espionnage technologique et
scientifique de l’Est sert à créer des emplois à l’Ouest.
10. Goldfinger et la toile d’araignée . . . . . . . . . . . . . 171
ou comment affairistes de l’Ouest, businessmen de l’Est
et mafieux des deux bords ont détourné et blanchi
des milliards de dollars.

II. IMPORT
1. Ne dites plus KGB, dites FSB . . . . . . . . . . . . . . . . 191
ou la difficile mutation des services russes et le rôle des
« siloviki » face aux oligarques.
Fiche URSS-Russie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191
2. Oligarchie sur Dniepr. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 211
ou la dictature du cercle au pouvoir et des nouveaux seigneurs
de l’Ukraine.
Fiche Ukraine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 211
3. Le cimetière des éléphants . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 223
ou l’immobilisme de la Biélorussie, où le KGB, qui n’a
pas changé de nom, pratique assassinats et enlèvements.
Fiche Biélorussie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 223
4. Le KAPO de Tallinn . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 233
ou les enjeux nouveaux de l’espionnage Est-Est en Estonie.
Fiche Estonie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 233
5. Les bons élèves de Riga . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 243
ou comment en Lettonie on purge les anciens des services
pour y faire entrer le « clan des étrangers ».
Fiche Lettonie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 243
6. Watergate baltique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 251
ou comment destituer le président lituanien avec l’aide
des services secrets.
Fiche Lituanie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 251
7. Feu la Stasi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 271
ou le tour de passe-passe des archives et de leur utilisation
entre les Allemands et les Américains.
Fiche RDA . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 271
8. Danse magyare . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 293
ou comment police, services secrets et groupes mafieux
se côtoient dans l’un des plus grands trafics de pétrole de
la décennie.
Fiche Hongrie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 293
Table des matières
9. Varsovie, la frénésie des spycatchers . . . . . . . . . . . 303
ou comment la loi dite de lustration s’est transformée en
Pologne en crise d’espionnite aiguë.
Fiche Pologne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 303
10. Guerres secrètes et révolution de velours . . . . . 315
ou les petits jeux et enjeux Est-Ouest des services
tchèques face aux nouvelles menaces terroristes.
Fiche Tchécoslovaquie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 315
Fiche République tchèque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 316
11. Les bourdons du SIS slovaque . . . . . . . . . . . . . . . 329
ou comment le service de renseignements slovaque utilise
toujours les bonnes vieilles méthodes.
Fiche Slovaquie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 329
12. Les agents slovènes et Oussama. . . . . . . . . . . . . . 339
ou comment 130 tonnes d’armes en provenance du Soudan
ont transité avec l’aide des services secrets de Slovénie
à destination de la Bosnie.
Fiche Slovénie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 339
13. Les hommes de Ceausescu . . . . . . . . . . . . . . . . . . 349
ou comment les anciens de la Securitate s’incrustent un
peu partout, dans les administrations, en politique, dans
les affaires...
Fiche Roumanie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 349
14. DS au goût bulgare. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 361
ou comment la Sécurité d’Etat (DS) négocie la transition
avec des habitudes dignes de la guerre froide et de Mata
Hari.
Fiche Bulgarie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 361
Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 373

Imprimé en France
Dépôt légal : mars 2005
No d’édition : 343 – No d’impression : 71751
lien Fnac
http://www.fnac.com/Shelf/article.asp?PRID=1569822&Origin=BALKANS&OriginClick=yes

Mardi 8 Mars 2005
Roumiana Ougartchinska


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