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QUE FAIRE DES PROFS DE RUSSE

Depuis l’effondrement du grand frère soviétique, le russe ne fait plus recette, laissant des milliers d’enseignants sur le carreau.



Le Courrier de l'UNESCO 1999

QUE FAIRE DES PROFS DE RUSSE
«L’éducation n’est pas seulement un gagne-pain ou un moyen de s’enrichir. C’est une initiation à la vie de l’esprit, un apprentissage de l’âme dans la recherche de la vérité et la pratique de la vertu.»

Vijaya Lakshmi Pandit, 1900-1990, Inde.

Au début des années 90, après la chute du mur de Berlin et des pouvoirs communistes, les Bulgares imaginaient mal à quelles mutations ils allaient devoir faire face. Outre la nécessité d’une réforme économique, des changements profonds s’imposaient dans la façon de penser et d’apprendre. «Nous avons dû réécrire tous les manuels, de l’école primaire à la faculté», confesse un enseignant du département d’histoire à l’Université de Sofia. Il fallait avant tout purger l’éducation nationale du fardeau idéologique et de l’enseignement obligatoire du russe.
Ce dernier a une longue histoire en Bulgarie, qui commence à la libération du joug ottoman en 1878. En signe de reconnaissance pour les «frères libérateurs» de Russie, on décide d’enseigner leur langue dans les écoles dès le début du cycle secondaire. Sous le régime socialiste, elle devient obligatoire dès le primaire et on l’apprend même dans les jardins d’enfants. A la fin des années 80, le nombre de professeurs de russe atteint les 4 000.
En 1992, le vent des réformes démocratiques balaie le système éducatif. Exit le marxisme et l’enseignement obligatoire du russe. Une décision prise sans vraiment mesurer ses conséquences, notamment pour le reclassement du corps enseignant.
Seule l’école n°133 à Sofia, où environ 1 300 élèves apprennent le russe dès la première année du primaire, a survécu. Très sollicitée encore aujourd’hui, elle ne peut satisfaire qu’une demande d’inscription sur quatre. «Nous avons 16 enseignants de russe, mais beaucoup de collègues ont dû se recycler. Certains sont retournés à l’université pour se convertir à l’anglais ou devenir instituteurs. D’autres sont partis vendre des livres dans la rue», explique la directrice, Lioubov Michéva.
Deux mille professeurs de russe se sont retrouvés sans affectation au lendemain de la réforme, selon Létélina Kroumova, du ministère de l’éducation. En 1993, ce dernier a lancé un programme de reclassement des professeurs de russe au chômage. «Mais le budget nécessaire s’étant avéré exorbitant, on a vite fait de l’abandonner et d’inviter les gens à se débrouiller par eux-mêmes», se souvient L. Kroumova. A l’Université de Sofia, un solide cursus en deux ans a néanmoins permis à bon nombre d’entre eux d’obtenir un diplôme de professeur d’anglais. De l’avis de l’expert, «c’était finalement un bon choix, car aujourd’hui le binôme russe-anglais est des plus recherchés».
C’était... car, il y a quatre ans, avec le retour du parti socialiste bulgare au pouvoir, ces cours de recyclage ont été purement et simplement supprimés. Quant au nouveau gouvernement démocratique, en place depuis un an, il gère cahin-caha, un héritage bien lourd.
Pris en otages par une réforme de l’enseignement elle-même ballottée entre querelles politiques et alternances gouvernementales, un grand nombre de professeurs ont finalement abandonné l’enseignement pour devenir «businessmen». C’est ainsi que Svetla Djivrétéva s’est reconvertie dans l’élevage de vers à soie. «Ce n’était pas ma vocation, dit-elle, mais il fallait bien vivre.» Diplômée de l’Université de Véliko Tarnovo, elle se destinait à l’enseignement du russe. Seulement, le temps de terminer ses études, les réformes étaient passées par là. Elle décide alors de suivre son mari à Roussé, près de la frontière nord, mais n’y trouve pas de poste. «J’ai dû enseigner la littérature bulgare dans un village à 25 kilomètres de chez moi, raconte-t-elle. Je me levais à 5h30 pour ne pas rater le car. L’hiver, il n’y avait pas de bois pour le chauffage et les enfants essayaient d’écrire avec leurs gants.»
Au bout d’un an, Svetla est licenciée au bénéfice d’une amie de la directrice. La voici donc de retour dans la maison paternelle, mais aussi plus près de son ancienne université, où elle s’inscrit en pédagogie, pour se recycler dans l’enseignement primaire. Son nouveau diplôme d’institutrice en poche, elle va pointer au chômage et guette une place à l’école du village.
Pour survivre en attendant, elle va chercher tous les mois une grande boîte de larves, distribuées gratuitement par l’usine à soie voisine. Un travail ingrat qui lui rapporte 100 000 léva (un peu plus de 50 dollars) par mois. En attendant de retrouver ses élèves, Svetla ne peut plus enseigner le russe... si ce n’est à ses vers à soie.

Le Courrier de l'UNESCO 1999
Lundi 28 Mars 2005
Roumiana Ougartchinska


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