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RUSSIE : MILLIONNAIRES A CREDIT

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RUSSIE : MILLIONNAIRES A CREDIT
On l’appelle la petite Vienne. La rondeur de ses bâtiments, ses cafés feutrés, les rives du Danube et jusqu’aux tramways jaunes… tous les détails s’accordent. Budapest est comme Vienne l’une de ces villes captivantes du cœur de l’Europe centrale, la Mitteleuropa, qui eut ses heures de gloire au siècle dernier. Le long de ses avenues haussmanniennes, la verdure est de mise, autant que les succursales bancaires. Quelques palaces aux allures modernes dominent sur la rive droite, Buda. Rive gauche, Pest la commerçante, accueille le monde des affaires. Ce jour là, les premières brumes de l’automne couvrent déjà la vue sur les ponts. Alexandre et Eléna se restaurent à l’hôtel Aquicum où ils avaient réservé une chambre. Leur appartement habituel ne leur semblait plus tout à fait sûr.
A 25 ans tout juste Alexander Konanykhine est l’un des premiers millionnaires de l’ex-URSS. En cette année 1992 il dirige un empire financier dont le joyau s’appelle Vserossiïskaya Banka Razmeni, connue sous son sigle anglais AREB (All-Russian Exchange Bank). Son établissement avait obtenu la licence exclusive des transactions en devise . A force de spéculations « autorisées » il avait amassé un joli magot de 300 millions de dollars . A une époque où les appointements du Premier Ministre s’élevaient à environ 300$, cette prouesse tenait du miracle. Seulement voilà, les millions avaient ramené dans leur sillage bien des soucis et convoitises. Des individus louches étaient venus lui proposer quelques « schémas » pour quadrupler sa fortune, mais pour ce faire, ils avaient besoin de sa banque en situation de monopole sur les transactions en devises. Témoin du sort de plusieurs hommes d’affaires dynamités, fusillés ou kidnappés dans ces années troubles à Moscou, Alex avait décidé de s’exiler à Budapest.
Le repas n’a rien d’exceptionnel. Hormis le goulasch, le vin de Tokay et les divers mélanges salés-sucrés, la cuisine magyare ne brille pas par son originalité. Entre la poire et le fromage, alors que les Konanykhines s’apprêtent à rejoindre un ami pour passer la soirée, un homme et une femme s’approchent de leur table en exhibant leurs cartes professionnelles. Ils sont, disent-ils des représentants des services de sécurité hongrois. « Je ne lis pas le hongrois, se rappelle Alexandre, alors je les ai cru sur parole. Je leur ai demandé si on devait les suivre. » L’homme et la femme expliquent calmement qu’ils ne sont pas en possession d’un mandat, mais qu’en acceptant de les accompagner, ils éviteraient à tout le monde « bien des tracas ». Un peu surpris, le jeune couple russe leur emboîte le pas et s’engouffre avec eux dans une Skoda. L’équipée s’arrête un peu plus tard devant un immeuble quelconque dans la ville basse de Pest. En franchissant le porche, Alex est inquiet. Rien n’indique qu’il s’agit d’un bâtiment abritant un service officiel. Il fait volte-face et annonce à ses accompagnateurs qu’il a changé d’avis. « Dommage - soupire la femme en extirpant de sa veste un pistolet – nous insistons ! »
Le comité d’accueil qui les attend dans l’un des appartements n’a pas l’air commode. V.B. Adeev, le responsable du département des investissements étrangers de la banque de Konanykhine et un certain Sacha, un inconnu baraqué et renfrogné, sont là pour faire chanter le jeune banquier. Il avait embauché Adeev, un jeune homme de vingt cinq ans un peu massif, presque en même temps que Leonid Chebarchin, l’un des derniers pontes du KGB. « Je me suis entouré de ces gens pour plus de sécurité » assure Konanykhine .
Adeev annonce vite la couleur. Menaçant, Sacha brandit un fer à repasser et la conversation tourne vinaigre. Ils veulent tout ! Ses compagnies, son argent, ses comptes... Il doit tout leur céder sur-le-champ en échange de sa vie . Konanykhine s’esclaffe : « Et comment je dois faire ça ? Je ne vois ici ni ordinateurs, ni papier à en-tête. Dois-je écrire l’ordre sur un coin de nappe ? Il y a de fortes chances qu’il ne soit pas exécuté. De plus, il fait nuit, les banques sont fermées. J’ai une centaine de sociétés. Cela demandera au moins deux semaines, avec le renfort d’une douzaine d’avocats. Si je disparais, ma signature ne vaudra plus rien. » Après une heure de palabres, décision est prise de retourner à l’hôtel. Le lendemain, les transferts doivent être faits. Les papiers d’identité et l’argent liquide des Konanykhine sont confisqués. Une garantie pour les avoir à l’œil, estiment leurs ravisseurs. C’était fort mal juger du ressort dont est capable leur victime.
De retour à l’hôtel, les Konanykhine s’emparent de leurs passeports internationaux munis de visas, ainsi que de l’argent qu’ils avaient judicieusement entreposé dans le coffre de l’hôtel et grimpent dans la Volvo de leur ami, qui les attendait depuis le début de la soirée. La voiture démarre en trombe suivie de deux Skodas, qu’ils sèment sans trop de difficultés. Sauvés !
Quelques heures plus tard les Konanykhine s’embarquent de Bratislava à destination de l’aéroport Kennedy à New York.
Depuis, Konanykhine raconte sa saga à qui veut bien l’entendre. Il a même créé un site sur le Web avec les publications et reportages que lui ont consacrés les médias américains . L’histoire est pour le moins troublante, mais hélas invérifiable. Tout aussi troublante que la suite des aventures de Konanykhine, qui quoi qu’il en dise, ne manque pas d’appuis .
Arrivé aux USA, il n’a pas de temps à perdre. Il s’installe confortablement à Washington dans l’immeuble Watergate . Il peut désormais vaquer à ses nouvelles occupations de représentant outre Atlantique de la banque russe Menatep , centrale financière de l’empire naissant de Mikhaïl Khodorkovski . Fort de son affaire de kidnapping et des courriers qu’il a adressés à une foule d’officiels à Moscou pour réclamer ce dont on l’a dépossédé, il obtient le statut de demandeur d’asile. Le jeune entrepreneur et son épouse roulent tous deux en BMW et se démènent pour construire leur nouvelle vie. Konanykhine voyage beaucoup et semble avoir vite oublié les frayeurs de sa mésaventure hongroise. Après un crochet par l’île d’Antigua dans les Caraïbes, où il crée avec son ami Khodorkovski la UEB (European Union Bank), première banque Internet , ses nouvelles affaires l’emmènent régulièrement en Suisse, Allemagne, Autriche, Grèce, Turquie et même en Russie. Durant ses longues absences, c’est son épouse et partenaire Eléna Cidortchuk-Heinz-Volevok, de son nom de jeune fille, qui chapeaute les affaires. En 1993 ils multiplient les contacts dans le but de créer la filiale américaine de Menatep . Le capital à investir est d’au moins un milliard de dollars, dont 100 millions de fonds privés appartenant à des personnes « très importantes ». Compte tenu de la situation en Russie, ces privilégiés veulent mettre à l’abri leur argent .
Soucieux de réussir sa mission, le couple sollicite l’entregent de Jonathan Ginsberg de la société « Ginsbeg, Feldman & Bress », dont le papa avait établi de solides relations d’affaires en URSS depuis la Seconde Guerre mondiale. Il introduit les Konanykhine auprès de la First Columbia Company Inc, une société de consultants en marketing international et alliances stratégiques, qui doit les accompagner dans leurs affaires naissantes. Ce qu’ils ignorent, c’est que Madame Karon von Gerhke-Thomson, la vice-présidente de cet établissement qui travaille pour le secteur de l’Industrie de la Défense, est à ses heures perdues un correspondant de la CIA. Son témoignage quelques années plus tard devant le Comité des services bancaires et financiers du Congrès des Etats-Unis , permet de dévoiler le pot aux roses.

Les agents de Langley avaient repéré Alexandre Konanykhine dès sa première visite aux USA comme membre de la délégation du Président Boris Eltsine, en juin 1992. Il se présentait alors comme un proche du Kremlin, l’un de ces nouveaux magnats qui soutenaient les changements démocratiques. Il se targuait même d’avoir financé à hauteur de 10 millions de dollars la campagne électorale du nouveau Président. Fin 1992, alors qu’il s’installait aux Amériques comme fugitif tout en affirmant être le vice-président de la banque Menatep, la CIA et le FBI avaient déjà flairé là-dessous une grosse opération de lessivage d’argent rouge. Les contacts à l’Agence de Madame von Gerhke-Thomson lui expliquent que Konanykhine et Khodorkovski étaient au centre d’un transfert de centaines de millions de dollars, de Russie vers des banques en Europe de l’Est et de l’Ouest, sous le contrôle et avec la participation du KGB. Les limiers américains mouraient d’envie d’apprendre quels étaient les noms des personnes, des banques et des sociétés impliquées. (...)

La suite du chapitre "Millionnaires à crédit" est à lire dans "KGB & Cie à l'assaut de l'Europe", éd. Anne Carrière, 19,80€


Jeudi 2 Juin 2005
Roumiana Ougartchinska


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